Dans une interview au journal «Le Soir»
Sorti des urnes, le Kabila nouveau promet « la surprise et la fermeté ». C’est ce qui l’a déclaré mardi 14 novembre 2006, au cours de l’entretien exclusif qu’il a eu avec Colette Braeckman, envoyée spéciale du journal belge « Le Soir ».
Ci-dessous, l’intégralité de cette interview.
Au lendemain de la proclamation des résultats provisoires des élections, qui annoncent votre victoire, avez-vous le sentiment d’avoir tenu les promesses faites lors de votre accession au pouvoir en 2001 ?
À l’époque, je m’étais engagé à réunifier ce pays, et c’est chose faite. J’avais promis la pacification, et c’est chose faite, même si des petits problèmes subsistent à l’Est du pays. La plus grande promesse, c’était l’organisation des élections. C’était là le socle de la nouvelle République, le point de départ pour un décollage du pays. Ce processus vient de se terminer et la transition, ouverte en 1990, s’achève enfin. Maintenant, on va pouvoir redémarrer la reconstruction et le développement sur la base d’un nouveau consensus. Je peux dire « mission accomplie ». Les objectifs fixés ont été atteints et j’en suis fier. Mais, surtout, c’est de notre population dont je suis fier. Elle a dû faire beaucoup de sacrifices, supporter beaucoup de bêtises, de 1990 jusqu’à ce jour. Jamais, je ne dirai que cette victoire est celle de M. Kabila, ou celle de sa famille politique. C’est la victoire de tout un peuple, de toute une nation. C’est même une victoire pour le continent, car avec le Congo, le continent africain va changer, certainement... Les démons que le Congo a vaincus étaient nombreux : coups d’Etat, démons de l’instabilité politique, démons de la division, de la guerre, de la partition, du sous-développement aussi.
A titre personnel, qu’est-ce qui fut le plus pénible pour vous durant cette transition et quelles sont désormais vos priorités ?
La transition fut une épreuve et un grand défi. Le plus difficile pour moi, ce fut la souffrance de ma famille, parce que, avant d’être président, je suis avant tout un être humain. J’ai vu la souffrance de ma mère, de mes soeurs, de mes frères. Moi, je pouvais supporter les critiques. Mais les calomnies, les mensonges, les contre-vérités, c’était plus difficile. Enfin, cette page est désormais tournée. L’essentiel désormais, c’est l’avenir du pays, le bonheur de notre population... Mais le Congo d’aujourd’hui, ce n’est pas celui de 1960. En 1960, il y avait des infrastructures, aujourd’hui la situation est beaucoup plus morose. J’ai identifié cinq chantiers urgents : d’abord, les infrastructures - routes, rails, ponts -, il faut que les régions soient reliées les unes aux autres, que les gens puissent circuler. Ensuite, la création d’emplois, qui passe par les investissements. Aujourd’hui, moins de 5 % de la population travaillent dans les secteurs formels, une partie dans l’informel et les autres sont au chômage. Troisième chantier : l’éducation. Ecoles primaires, secondaires, universités, tout est à reconstruire. Quatrième chantier : l’eau et l’électricité. Pendant la campagne, j’ai sillonné le pays et, partout, c’étaient les plus grands problèmes. Et puis, bien sûr, il y a le chantier de la santé. Voilà les priorités des priorités. Il faut évidemment insister sur la transparence dans la gestion de la cité, des affaires de l’Etat. Bref, il faut remettre de l’ordre dans le pays. Sur qui allez-vous compter pour réaliser cette tâche colossale ? Nous allons compter d’abord sur nous-mêmes. Mobiliser davantage nos ressources, nos recettes. Compter aussi sur l’appui des pays amis, mais, avant tout, sur la réorganisation interne. L’objectif est de transformer la société, non pas avec des changements cosmétiques, mais par des bouleversements en profondeur.
Votre idéal de changement rejoint-il celui de vos nouveaux alliés politiques, le Palu (parti lumumbiste unifié) en l’occurrence ?
Le patriarche Gizenga avait déjà travaillé avec mon père en 1960... Avec son parti, le Palu, mais aussi avec l’Udemo de Nzanga Mobutu, nous nous sommes fixé des objectifs et nous partageons plus ou moins la même vision de ce que nous voulons pour le pays d’ici 2.011. Nous allons travailler sur les mêmes chantiers... M. Gizenga attache beaucoup d’importance à la lutte contre la corruption, et je vais totalement soutenir le futur premier ministre dans cette voie.
Durant la transition, on a souvent reproché aux autorités de ne pas juguler la corruption.
Aurez-vous désormais les moyens et la volonté de changer les choses ?
Si on a demandé un mandat de cinq ans au peuple congolais, ce n’est pas pour reproduire ce qu’on a vécu pendant la transition. Il faut remettre le pays sur les rails, et pouvoir sanctionner les gens. Pendant la transition, cela n’a pas été facile, parce qu’il s’agissait d’un gouvernement de compromis, sinon de compromission... J’ai dû accepter des choses qu’en d’autres circonstances, je n’aurais jamais pu laisser passer. Je savais que, si je réagissais, la transition allait voler en éclats, sinon le Congo lui-même. Mais, maintenant que l’on vient de tourner la page, on va commencer à écrire en lettres d’or l’histoire du Congo...
Durant la transition, on vous a décrit comme un chef silencieux, qui acceptait beaucoup. Allez-vous vous révéler différent à l’avenir ?
Beaucoup de gens ne connaissent pas le président Kabila. Ils se trompent s’ils pensent qu’après les élections, ce sera la même chose que pendant la transition. Ce sera la rigueur, et surtout la discipline, car, sans la discipline, on ne peut pas construire une nation. Et le Palu partage cette conception de la gestion de l’Etat. Ensemble, on va redresser le pays, ce sera dur pour ceux qui ont pris de mauvaises habitudes, mais c’est là le souhait de la population.
Comment ferez-vous pour être le président de tous les Congolais, vaincre le fossé Est-Ouest?
Je vais travailler comme président de tous les Congolais, dans tout le pays. D’ailleurs, même là où nos résultats étaient moins bons, ils n’étaient jamais inférieurs à 20 % sauf dans l’Équateur. Nous veillerons à ce que le futur gouvernement soit représentatif de toutes les régions. Il ne s’agira pas de faire des gestes, de simples exercices de relations publiques, mais de mener une vraie politique de développement, très concrète. Les cinq chantiers dont j’ai parlé seront mis en oeuvre sur tout le territoire national, et pas seulement dans les provinces où l’on a voté pour moi ! La fracture Est-Ouest, c’est une idée superficielle. La réalité, c’est que la population de l’Est avait comme première exigence la paix et la sécurité, la réunification du pays. A l’Ouest, dans la partie du pays qui était sous contrôle du gouvernement, les exigences étaient plutôt de l’ordre du développement : routes, hôpitaux, ... Nous n’avons pas pu leur répondre, car le premier objectif, c’était la réunification. Désormais, le futur gouvernement va s’atteler aux vrais problèmes qui sont d’ordre social. Aujourd’hui déjà, les Congolais sont mélangés, surtout à Kinshasa, où tout le monde se retrouve.
Comment peut-on dire que tous les habitants de Kin vous sont hostiles ?
Il est vrai qu’il y a eu des campagnes de haine, et elles ont eu des effets négatifs sur moi. Mais surtout, la population a été intoxiquée, principalement dans la capitale. J’en conclus qu’il nous faudra encore travailler davantage... Beaucoup d’écrits ont été injustes et scandaleux, mais il faut comprendre qu’ils appartiennent à la culture de la deuxième République, qui était celle du mensonge, de la manipulation, des anti-valeurs... Mes interlocuteurs de l’Union européenne ont sursauté quand j’ai prononcé ce mot, mais je le répète : il faut qu’il y ait une sorte de révolution morale dans ce pays, afin que les gens se transforment. Nous avons parlé de cela avec M. Gizenga, et nous sommes sur la même longueur d’onde.
Quel sera le statut de la future opposition ?
Nous aurons évidemment une opposition, et mon adversaire en fera partie, mais il ne sera pas le seul. D’ici peu, une loi sera adoptée par l’Assemblée nationale qui définira le statut de l’opposition en général. L’opposition va pouvoir jouer son rôle, en toute liberté. Mais nous n’allons plus accepter les débordements que nous avons connus avant et pendant la campagne électorale. Cette époque-là est révolue. Nous allons recourir aux ressources de la loi, des tribunaux. Nous avons les moyens de sévir, de remettre de l’ordre. Des évènements comme ceux de samedi dernier ne peuvent plus se reproduire car, chaque fois, il y a mort d’hommes. Ceux qui ont provoqué cela seront poursuivis par la justice. A l’avenir, s’ils essayent de recommencer, ce sera la dernière fois car ils seront désarmés et jugés. Je confirme qu’il y a effectivement des projets de déstabilisation de ce pays, à commencer par la capitale, mais nous avons les moyens de les déjouer... Je ne donnerai à personne l’occasion de jouer avec la vie, la sécurité de la population. Les lois seront appliquées et notre Constitution est claire : elle établit que la formation du futur gouvernement appartient à la majorité parlementaire. Tout est dit. Le premier ministre présentera son programme devant l’Assemblée nationale, puis il se mettra au travail. Cela n’empêche pas que des personnalités issues de l’opposition puissent être intégrées dans le gouvernement, mais ce sera au regard d’un critère de compétence, au vu des postes à pourvoir. Le temps du «partage équitable et équilibré du pouvoir», qui définissait la transition, appartient à une époque révolue. Le temps du «partage du gâteau», c’est fini. Plus jamais ça... Attention : ceux qui entreront dans ce gouvernement avec l’idée de se faire beaucoup d’argent risquent de finir en prison. C’est clair. La justice se saisira de leur cas... Pour redresser le Congo, il faudra être sévère, et les Congolais vont être surpris. Si on me connaissait comme un homme conciliant, c’est que la transition m’imposait un tel comportement. Mais maintenant que s’ouvre le chantier de la reconstruction, ce n’est plus d’une Mercedes dont on a besoin dans ce pays, mais d’un bulldozer.
Au cours des dernières années, le Congo a été pratiquement placé sous tutelle, et on vous a reproché d’avoir eu le soutien des Occidentaux. Avez-vous dû parfois refréner vos sentiments ?
Certainement, et ce n’était pas toujours facile. Le Comité international d’accompagnement de la transition (Ciat), composé d’ambassadeurs de pays amis, et qui était une institution de la transition, va se terminer avec celle-ci. Nous allons insister dorénavant sur la coopération bilatérale entre le Congo et les différents pays. Il n’est plus question d’avoir une structure au-dessus de nous tous. Je suis déterminé à reprendre à 100 % le contrôle de la situation, et ce n’est pas le Ciat qui va m’en empêcher... A certains moments, les politiciens, au lieu d’aller voir le président, préféraient se rendre dans les ambassades : le pouvoir était situé ailleurs. Nous allons désormais recentrer les choses.
Comment voyez-vous l’avenir du Congo ?
Pour moi, le Congo, c’est la Chine de demain d’ici 2.01. L’exemple pour moi viendra des pays asiatiques, que l’on appelle les « Dragons ». Le Congo va surprendre, car il se redressera beaucoup plus vite que prévu. A mes compatriotes de la diaspora, je leur dis de rentrer au pays ! Venez participer à la reconstruction, il y a de la place pour tout le monde, et la liberté d’expression, la sécurité de tous seront garanties.
JOURNAL LE SOIR/LP Colette Braeckman
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