. Moïse voue du culte à l’autre Moïse, dont il a retapé la limousine noire officielle décapotable avec laquelle il déboule Place de la Poste renommée Moïse. Il investit lourdement dans le social et dans l’opinion. L’appétit ne vient-il pas en mangeant? Nul doute, sa réussite dans les affaires le booste dans la vie politique.
Lubumbashi, Katanga. Vingt-cinq ambulances de marque Nissan valant près d’un million de dollars. Trente-sept véhicules Pick-Up de marque Nissan tout terrain valant 700.000 dollars. Deux cent vingt-deux tracteurs agricoles achetés pour près d’1,5 million de dollars. Quinze véhicules pick-up de marque Mitsubishi valant demi-million de dollars. Vingt-neuf transfos à huile. Douze véhicules de marque Nissan modèle Patrol. Huit Land-Rover Pick-up Defender. Quatre véhicules Land-Rover modèle Discovery. Des équipements pour la Rtnc pour un demi million de dollars, des équipements de musique pour la police pour près de 200.000 dollars...
Depuis une demi-heure, les chiffres s’égrènent délirants les uns aussi que les autres dans ce salon latifundiaire de sa résidence de Maharajah où Moïse Katumbi Chapwe a décidé de recevoir le groupe de Députés Nationaux de la suite du Président de l’Assemblée Nationale Vital Kamerhe.
MATELAS MOELLEUX DU QUARTIER CHIC DE SANDTON.
La dépense donne du vertige à l’échelle d’une province de R-dC en moins de trois mois: elle avoisine les 10 millions de dollars.
Au défilé hors normes de sept heures qu’il fait interrompre à la tombée de la nuit, alors qu’un groupe de jeunes face à lui s’égosille à chanter et à danser à la gloire de Moïse, le Gouverneur fait défiler de gigantesques engins devant la Place de la Poste rebaptisée Place Moïse Tshombé, le leader katangais des années d’après indépendance, pour qui il voue du culte.
Mais explique: «C’est 30% de ce qui est commandé et livré que vous avez vu». De poursuivre: Équipement de la police notamment acquisition de 45.000 paires de chaussures, équipements des hôpitaux du Katanga, 3.000 lits et 3.000 matelas alors que les besoins sont en deçà de 2000.
Les matelas moelleux sont ceux de Sandton, le quartier huppé pour Blancs de Johannesburg.
«Le Katangais qui va en soins en hôpital a bien le droit de se bien couvrir», dit-il, sans froncer le sourcil alors qu’il fait visiter à une équipe de la presse étrangère dans l’enclos du Gouvernorat les énormes camions bourrés de lits et matelas livrés la veille. Non loin de là, des ambulances pimpant neuf. Inconnues sauf dans les seuls pays d’Europe. En une fraction de seconde, l’accidenté est avalé à l’intérieur dans le confort absolu et conduit à toute vitesse en hôpital.
Avant de monter en étage l’air toujours aussi ado en compagnie de journalistes dans ce qui lui sert «provisoirement» de bureau de travail. «J’ai rétabli l’eau et la chasse d’eau de w.c. Le gouverneur sortant usait d’un sceau d’eau pour faire ses besoins». Manquait-il d’argent ou de volonté pour rétablir le service?
La veille, à bord d’un autocar, la dizaine de Députés Nationaux dont des élus du Katanga en compagnie du président de l’Assemblée Nationale, ont visité le début d’ouvrage du Mzee Laurent-Désiré Kabila.
Il avait voulu construire lui aussi son palais, dans ce plat site d’où la vue de la ville est imprenable. Quoique trop proche de l’approche des avions en phase terminale.... Mais le Président a été fauché. Il n’a laissé qu’une monumentale pièce en béton en forme d’Arc de Triomphe... En arrivant, les Députés admirent le premier zoning industriel de la R-dC. Ici s’érige-t-il.
«Il n’est plus question que les investisseurs qui débarquent viennent encore encombrer la ville de Lubumbashi et l’enfume. Chacun d’eux doit construire après avoir acquis son propre lopin de terre. Désormais, en sortant de l’aéroport de la Luano dont la piste est retapée à vue d’oeil par le Gouvernorat grâce à un prêt mensuel de 500.000 dollars offert par l’entreprise de génie civil Malta Forrest, le visiteur savoure la nouvelle ambition katangaise et admire comme partout dans le monde le fleuron de l’industrie. Ici une nouvelle ville se dresse fièrement par la seule volonté du Gouverneur. Chaque entreprise s’y précipite pour y ériger une bâtisse en verre et béton de trois étages minimum, selon le plan architectural...
Et ils accourent de partout les investisseurs vers ce nouvel Eldorado du bassin du Congo et dont nombreux ont pris part à pied au défilé, heureux et honorés, habillés de tissu imprimé pimpant neuf de R-dC - comme tout le Katanga en ce jour habillé par son Gouverneur - qui marche devant le nouvel empereur qui fait jouer à tour de rôle mais de manière ininterrompue une demi-douzaine de fanfares dont celle de la police qui donnerait des envies à la cavalerie royale. Les investisseurs viennent de la lointaine Chine, de l’Inde, du Japon, des États-Unis, d’Afrique du Sud, de la Corée, du Canada, etc.
Engoncé dans un fauteuil d’un des salons démesure de son palais de Maharajah, dans le quartier cossu de Golf, face aux Députés tout ouïe comme un groupe de classe à l’écoute d’un guide de musée, Moïse Katumbi Chapwe feint de retenir une petite colère.
«C’est eux ces services de l’État qui me bloquent. Si c’était pour moi, je comprendrais mais c’est pour la population. Que veulent-ils? Les pompes à eau, les engrais, etc., tout cela bloqué. Bloqué à la douane du fait du ministère des Finances. Or, dans le budget de Gizenga, il n’est fait aucun cas de l’agriculture. On nous dit d’attendre, mais la campagne agricole, c’est maintenant. En septembre, ce ne sera plus de saison». Il fait état d’annonce d’une loi-cadre sur l’agriculture en cours de rédaction. «Nous ne saurions attendre», fait-il savoir, ferme et désabusé. «À Lubumbashi, la farine de froment a baissé de 130%. Avant, on vendait à 12.000 FC le sac. Aujourd’hui c’est aux environs de 5.000 ou 6.000 FC». Depuis la Zambie voisine, la Minoterie propose de faire encore mieux: 3.000 FC/le sac. Le peuple fait triomphe à Moïse...
LE BUDGET PASSE DE 21 A 260 MILLIONS DE DOLLARS.
Il annonce sur la route de Kasumbalesa 100.000 tonnes de briques stabilisées venues de Dubaï. Problème: toujours, ce ministère des Finances. L’arrivée de ces briques augure la fin du déboisement et la mise en conformité avec le protocole de Kyoto. Rien que du bonheur écologique.
Sa guerre avec les transporteurs routiers lui a fait faire en recettes quatre bonds en avant. «Avant, le péage route rapportait 300.000 dollars/mois. Depuis que je m’en occupe moi-même, nous faisons 1,5 million de dollars/mois. Si j’avais laissé les exportations des minerais bruts vers la Zambie, j’en serais à 4 millions/mois».
Sa poule mouillée ce sont les compagnies minières qu’il désire et qu’il redoute. «Elles doivent aller dans le social, sinon, je ferme», annonce-t-il, sans modifier son timbre de voix. «Chemaf a détruit l’asphalte avec ses gros engins miniers. J’ai ordonné qu’elle la retape». «Quand il a besoin de 2 millions de dollars, il les obtient en trente minutes. Il suffit qu’il fasse venir autour de lui les entreprises minières et lance la collecte de fonds. Toi, tu me donnes combien? Toi, combien? Et toi? À la fin du tour, il a réuni ses deux millions de dollars», commente un observateur.
«On m’accuse de rançonner les entreprises minières. Ce sont elles-mêmes qui gèrent ces fonds que je collecte», se défend-il.
«Mon fils de neuf ans avait remarqué que depuis deux semaines, l’électricité avait cessé d’éclairer les maisons. Il ne pouvait regarder ses jeux à la télé. Un jour, il s’est rendu chez le Gouverneur, a trompé la vigilance des gardes et s’est trouvé face à Moïse. Il a posé son problème: la Snél avait prétendu que le transformateur avait pété. Moïse lui a dit de regagner la maison, que le gamin aura son transformateur le samedi. Le samedi, l’électricité publique a repris», raconte un conducteur de voiture de SUV qui nous véhicule. Du bonheur, rien que du bonheur...
Et d’annoncer l’école gratuite à partir du 1er septembre. La mesure touche 1 million de petits Katangais en phase de scolarisation.
La piste de la Luano avait été délaissée du fait de la RVA, la Régie des Voies Aériennes. Ni avion SAA, ni Kenya Airways, ne se risquait sur cette piste. Il y a peu, Albert, le roi des Belges, avait envisagé d’atterrir sur cette piste. Les experts de la Maison Royale dépêchés sur les lieux déconseillèrent fermement à l’avion de se risquer. Trop dangereux. La venue du Roi aurait pu booster la ville, le pays, les affaires... Plus tôt et sans le savoir, la Princesse Grimaldi Caroline de Monaco s’y posa venue voir la suite de ses oeuvres philanthropiques. Au décollage, le lendemain, les pilotes du Falcon se firent du souci. `
Désormais, tout se remet peu à peu en place. «Vous allez avoir des dossiers à l’Assemblée Nationale. On va venir m’accuser... Mais je vais faire saisir les taxes de la RVA afin qu’ils remboursent les prêts contractés auprès de Forrest», annonce-t-il. Il dit faire tout dans la transparence la plus totale. Le Gouverneur vient d’acquérir un dish et s’emploie à ouvrir un site Internet. «Les comptes de la province y seront exposés. Tout le monde pourra venir consulter et donner son commentaire». Puis de rappeler cette affaire rocambolesque avec un collègue gouverneur.
Ses services ont saisi 10 tonnes de câble haute tension et après qu’un gouverneur du Kasaï fût savoir que cette cargaison lui appartenait et était en transit au Katanga, Moïse ordonna la main levée. Stupéfaction de Moïse: peu de jours après, un Indien fut saisi avec ce précieux câble au Katanga. «Les politiciens n’aiment pas les gens qui travaillent», dit-il de sa voix toujours aussi monocorde. «Aujourd’hui, on m’accuse de me préparer pour la Présidentielle de 2011. Ils savent qu’ils m’ont pris de force pour venir faire la politique. On m’a accusé pour mon grand frère et on a été dire que je finirais par le rejoindre dans l’opposition. Quand j’ai donné ma parole, j’ai donné ma parole».
«Ils m’appellent pour me dire: le Chef a dit ceci, le Chef a dit cela. Mais que le Chef m’en parle lui-même! Ce qu’il ne me dit pas, au contraire. Je n’aime pas les parapluies».
Puis: «Je ne suis pas un demandeur de postes. Je suis un opérateur économique. Et j’essaie de gérer la province comme je gère mes affaires où j’ai réussi. Si le 1er septembre, je n’ai pas les 40% (ndlr de recettes fiscales retenues à la source) comme cela avait été annoncé, je démissionne. Je ne suis pas un politicien. J’ai refusé les honneurs militaires, les gardes du corps - les policiers n’ont pas encore assez à manger». Puis: «J’ai aucune envie qu’on m’appelle Gouverneur. Je n’en ai pas besoin...»
L’année dernière, le budget du Katanga se montait à 21 millions de dollars. En deux mois d’exercice cette année, Moïse en est à 160 millions de dollars.
Le jour où il décidera de s’en aller, le Katanga, comme un seul homme, l’en empêchera. Ce Katanga à qui il a offert la savoureuse bière locale Tembo et Simba à 400FC/bouteille contre 800FC quand le ciel s’éclairait d’un énorme feu d’artifice. Comme partout dans le monde, en cette occasion. Certes, ici, vous êtes dans le monde. Circulez: vous n’êtes pas en R-dC.
T. KIN-KIEY MULUMBA. |