
L'opération militaire conjointe « Forces armées de la République
Démocratique du Congo » (Fardc) et « Forces armées de la
République du Rwanda » (Dfr) suscite un déchaînement des
passions ayant le mérite de souligner tout l'intérêt de la
question « ex-Far/Interahamwe/Fdlr » dans les relations entre
les deux pays, mais aussi dans la sous-région des Grands Lacs.
Montée par les Etats-majors généraux respectifs, sous la
responsabilité évidente des gouvernements congolais et rwandais,
cette opération est pourtant mal perçue par bon nombre d'acteurs
politiques et sociaux, principalement ceux du Nord-Kivu et du
Sud-Kivu, au point de créer même une crise au sein de la
Majorité. L'Opposition s'en frotte les mains...
Ministre de la Communication et Médias, Lambert Mende a beau
dire qu'il s'agit d'une invitation lancée à l'armée rwandaise «
qui est venue avec des officiers de renseignements » ; il a beau
rassurer que « C'est ça leur mandat », personne n'y croit. A
commencer par certaines notabilités du Kivu frontalier. L'Etat-major
de l'armée rwandaise a, lui aussi, beau affirmer que son
contingent est placé sous commandement de l'Etat-major de
l'armée congolaise, rien n'y fait. La méfiance s'accentue.
C'est ainsi que le mardi 20 janvier 2009, une Déclaration dite
des Communautés du Nord-Kivu a été rendue publique, sous la
signature de MM. Balinande (pour les Nande), Jean Sekabuhoro
(pour les Hutu), Hubert Dunia Bunda (pour les Walikale) et
Anicet Demba (pour les Hunde).
Constatant, « avec surprise et indignation l'entrée massive de
l'armée rwandaise en République Démocratique du Congo » depuis
le dimanche 18 janvier 2009, la population du Nord-Kivu,
soutiennent les signataires, y dénonce « le caractère illégal et
inconstitutionnel de l'opération, engagée par des personnes non
habilitées et ne figurant ni dans les Actes d'engagement signés
par nous tous à Goma, ni dans le Communiqué conjoint de Nairobi,
ni par les Recommandations de l'Union Européenne, ni dans les
Résolutions pertinentes du Conseil de Sécurité de l'ONU, ni dans
ce qui était présenté comme agenda officiel des récentes
négociations de Nairobi ». Ceci au point 1.
Au point 2, il est constaté « L'inversion des priorités de la
République » en ce que « Les Congolais du Kivu, qui
s'attendaient à voir tous les déplacés et réfugiés congolais
retourner dans leurs milieux d'origine se voient plutôt imposer
une nouvelle guerre entre étrangers sur notre sol, synonyme de
nouvelles atrocités, de nouveaux génocides, de la poursuite de
l'extermination des populations locales en vue d'un dépeuplement
systématique ».
Au point 3, est constatée « L'absence d'un accord cadre
déterminant les termes de référence, les limites spatiales et
temporelles, le rôle de chaque intervenant, les conditions
d'arrêt et surtout le chronogramme du retrait rapide et
obligatoire des militaires étrangers et ce, au mépris des
populations, des élus, des notables et des Institutions de la
République ».
Au point 4, il est fait état de « L'absence totale de mesures de
protection des populations au cours des opérations à venir, au
regard des graves faiblesses observées par les opérations menées
contre les rebelles de la LRA au détriment de nos compatriotes
de la Province Orientale ».
Tandis qu'au point 5, est relevée « L'absence totale de toute
implication de la Communauté Internationale et nos partenaires
régionaux (SADEC, Union Africaine, CEAC, MONUC, UNION EUROPEENNE)
alors que ces derniers ont, selon les accords de Goma, la
responsabilité de la garantie de bonne fin du processus en cours
».
C'est en raison de ces constats que viennent des « sanctions »
dont la première est la condamnation de « cette trahison » ; les
communautés du Nord-Kivu se réservant « le droit d'user de tous
les moyens à leur disposition pour faire échec à ce plan
diabolique dont la finalité manifeste est de matérialiser la
balkanisation de la République Démocratique du Congo ».
Outre l'exigence du retrait sans délai de l'armée rwandaise,
ordre est intimé aux « filles et fils du Nord-Kivu se trouvant
dans les institutions » d'accorder au gouvernement « 48 heures
pour mettre un point final à la présence rwandaise en RDC ».
Sinon, préviennent les signataires, « les ministres,
vice-ministres tant nationaux que provinciaux, les députés
provinciaux et nationaux, les sénateurs, les mandataires publics
de l'Etat devront faire le constat de la haute trahison et se
retirer en vue de rejoindre le peuple qui doit se prendre en
charge ».
Tout en demandant à la RDC, « en cas d'opération nécessitant des
interventions étrangères, de s'abstenir d'utiliser le voisin
problématique et de se tourner plutôt vers d'autres partenaires,
tels que la SADEC qui devront alors opérer sous mandat
international », les signataires font une proposition « à la
communauté internationale d'inciter le Rwanda à organiser un
dialogue inter rwandais pour mettre fin à se contradictions
internes et non les exporter indéfiniment en RDC ».
Les signataires lancent en direction des Congolais « originaires
de toutes les provinces, où qu'ils se trouvent de part le monde,
de se souder comme un seul homme pour sauver la patrie en danger
».
La déclaration se termine par la demande faite « à l'ONU, à
l'Union Africaine, à la SADEC, à l'Union Européenne, d'user de
toutes formes de pression pour arrêter la dérive du pouvoir en
pic à Kinshasa qui, manifestement, ne respecte ni la
constitution, ni ses lois, ni l'intégrité de son territoire, ni
même la vie de ses citoyens ».
Cette déclaration est reproduite dans la Presse parue le
mercredi 21 janvier 2009, notamment « Le Potentiel » dans sa
livraison n°4527.
Mauvaises prémisses
A elle seule, cette prise de position résume les contradictions
dans lesquelles s'enferme le leadership congolais,
contradictions dont tirent naturellement profit les puissances
étrangères.
En effet, les signataires ne disent même pas en quoi l'opération
militaire conjointe Fardc/Dfr est illégale et
anticonstitutionnelle, et en quoi, en plus, elle est engagée par
des personnes non habilitées du simple fait de ne pas figurer
dans les documents officiels cités au point 1.
Si, par illégalité et anticonstitutionnalité, ils entendent le
fait que le sujet n'ait pas été débattu publiquement, on ne peut
que se plaindre de l'amateurisme du leadership congolais.
Pour prendre l'exemple, tout récent, de l'opération militaire
menée par l'armée israélienne à Gaza, personne ne peut démontrer
qu'elle ait été au préalable discutée publiquement dans une
structurelle formelle (cas du Parlement) ou informelle (cas du
Congrès mondial juif). Il est, du reste, de ces opérations qui
requièrent discrétion pour en préserver l'efficacité. Surtout
quand il est question d'opérations militaires.
En outre, estimer que seules les personnes figurant dans les
Actes de Goma sont censées être impliquées dans toutes les
décisions à prendre pour telle opération politique ou telle
opération militaire, c'est réduire les prérogatives régaliennes
du Gouvernement, car cela signifie que plus rien ne peut se
faire dans cette partie du pays sans leur quitus. L'opinion se
rendra d'ailleurs compte que l'on n'a ni vu ni entendu ces
signataires réclamer leur participation aux préparatifs des
opérations conjointes Fardc/Monuc pour faire face aux offensives
du Cndp !
Par rapport au point 2, les signataires présagent déjà de
nouvelles atrocités, de nouveaux génocides, de la poursuite de
l'extermination des populations locales et du dépeuplement
systématique du Nord-Kivu pendant qu'aucune action sur terrain
n'est encore entreprise !
Au demeurant, au point 3, ils avouent ne pas connaître les
termes de référence de ladite opération par rapport aux limites
spatiales et temporelles, au rôle de chaque intervenant, aux
conditions d'arrêt et, « surtout », par rapport au chronogramme
du retrait des forces rwandaises.
Au point 4, alors qu'ils viennent de faire l'aveu de ne rien
connaître desdits termes, ils concluent à l'absence de totale
des mesures de protection des populations.
Bien entendu, ce qui doit arriver arrive au point 5 lorsque,
ignorant toujours tout des termes de références, ils font le
constat de l'absence de toute implication de la Communauté
internationale.
Au regard de toutes ces carences, on peut comprendre la nature «
sanctions » fondées sur de mauvaises prémisses. C'est de
sanctions pour le moins irrationnelles ! Et c'est dangereux pour
un leadership se voulant avisé…
Pareille garantie ne se médiatise pas
Visiblement, cette déclaration vient de quelque part.
Probablement des cercles périphériques du Pouvoir qui tirent
profit du statu quo ! Elle ressemble à cette autre déclaration
faite par quelques honorables de l'Est au sujet de la primature
qui devrait être retirée de l'Ouest sous prétexte que seul un
oriental méritait de la fonction !
Il y a lieu de relever déjà que dans trois mois – c'est-à-dire
en avril 2009 - la présence des ex-Far/Interahamwe en territoire
congolais entre dans sa quinzième année. Quinze ans au cours
desquels toutes les solutions ont été préconisées, dont le
désarmement et le rapatriement volontaires, mais aussi le
désarmement et le rapatriement forcés. Des opérations ont été
montées tantôt avec, tantôt sans le concours de la Monuc. Le
résultat est connu.
Au cours de ces mêmes 15 ans, la constante dans la présence des
ex-Far/Interahamwe/Fdlr est, d'abord, la perpétration des
violences dont sont victimes les communautés locales, entre
autres les Nande, les Hutu, les Walikale et les Hunde, ensuite
le pillage systématique des ressources naturelles locales, au
nombre desquelles le fameux coltan. Le résultat est également
connu.
Finalement, on se doit de se demander qui, des populations et de
leurs leaders, souffrent le plus desdites violences et dudit
pillage ! Ce ne sont pas les seconds !
De même, on se doit de se demander qui, des populations et de
leurs leaders, bénéficient d'une manière ou d'une autre du
pillage ! Ce ne sont pas les premières, de toutes les façons !
On peut, dès lors, pour paraphraser la Dynamique de l'Est lors
de la guerre de libération, déduire « Mort au peuple, Vie aux
leaders », car personne ne peut croire que le coltan et la
cassitérite exploités dans le Kivu, au vu et au su des Kivutiens,
et « exportés » au Rwanda soit l'oeuvre des populations
martyrisées par les « ex-Far/Interahamwe/Fdlr ».
Quand on part de cette évidence – et on ne peut qu'en partir –
on réalise que toute action visant à mettre fin à la présence de
ces derniers au Kivu a pour conséquence logique d'arrêter
l'exploitation illégale de ces ressources. Donc de conduire au
tarissement d'une source d'enrichissement rapide et illicite sur
fond du sang des populations kivutiennes.
La conclusion à tirer est qu'après que l'on ait essayé toutes
les solutions au problème « ex-Far/Interahamwe/Fdlr », la
question de fond devient celle de savoir pourquoi continuer à
retarder la solution qui est constamment préconisée par la
communauté internationale, à savoir une action concertée des
armées gouvernementales de la RDC et du Rwanda !
Pour peu que l'on soit lucide, on ne peut, un seul instant,
croire que pareille opération militaire conjointe ait été montée
sans nécessairement que l'on prenne les dispositifs sécurisants
pour les populations, dispositifs bénéficiant de la garantie
internationale !
Pareille garantie ne se médiatise pas. Ses effets se constatent.
Alors, attendons les effets, non sans nous poser cette question
de bon sens : « Et si Kabila a raison ? ».
Yvon RAMAZANI
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